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François De Smet : ULB, place des martyrs PDF Print E-mail
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Clash entre Caroline Fourest et des intégristes musulmans à l'ULB


Je m’étais d’abord dit que je n’allais rien écrire sur cette fameuse soirée du 7 février 2012. A priori les raisons ne manquaient pas d’en faire quelque chose : il s’agit de mon université, je connais certains protagonistes, on m’a demandé au moins 18 fois ce que je pensais de cette histoire, et last but not least j’étais là ce soir-là dans l’assistance. Je pensais pourtant que, après l’avalanche de réactions qui allait forcément suivre, aucune parole supplémentaire de ma part ne serait utile. De mon point de vue, l’espace public est à ce point envahi d’opinions, d’articles, de compte-rendu et autres blogs qu’il appartient aux essayistes, journalistes, chroniqueurs et autres philosophes mondains de limiter leur propre parole à ce qui apporte une plus-value et n’a pas été dit par d’autres. Pourtant, j’écris aujourd’hui parce que certains des propos lus et entendus depuis quelques jours un peu partout me paraissent manquer un élément essentiel : au-delà de la polarisation qui apparaît très nettement entre différents camps, et malgré quelques excès de langage, titres lyriques (« mardi noir ») et autres pétitions pouvant faire penser que ce qui s’est passé le 7 février est à placer au rang de Pearl Harbour ou du 11 Septembre, il faut souligner et démontrer ceci : oui, ce qui s’est produit est tragique. Pas parce qu’un islamisme radical aurait muselé la liberté d’expression. Mais parce c’est l’intelligence qui a cédé devant la colère et la médiocrité d’une pensée paranoïaque de repli. Et c’est encore plus grave.



J’étais donc dans l’assistance, ce soir-là, à l’ULB, lors de la soirée du 7 février qui abritait le débat programmé entre Caroline Fourest et Hervé Hasquin. Autant le dire, je ne suis pas un fan inconditionnel de Mme Fourest. Mieux : il m’arrive d’être agacé par l’érection régulière de sa personne en icône des Lumières par de nombreux milieux et personnes en Belgique dont, pourtant, je suis souvent proche. De Fourest à Hessel, quelle que soit la valeur des individus, toute forme d’idolâtrie intellectuelle me paraît suspecte, et témoigne d’une époque qui a rompu avec ses icônes passées et se cherche de nouveaux gourous pour penser les valeurs du vivre-ensemble. Or se doter de références n’est pertinent qu’à la condition de les multiplier : plus encore que n’importe quel chercheur ou observateur de la société, les intellectuels tentant d’investiguer et de donner une vision du monde social n’ont qu’une partie de la vérité, qu’ils donnent depuis un champ d’observation restreint comme celui de Newton, et sont donc critiquables – et doivent l’être, ne serait que pour leur propre bien. En l’occurrence, comme on semble souvent l’ignorer de ce côté de la frontière, Caroline Fourest n’est pas une idole intouchable en France. Par exemple, Pascal Boniface l’a ainsi rangée au rang des « Intellectuels faussaires » qu’il dénonce dans son essai de mai 2011, l’accusant ni plus ni moins de mensonges et contre-vérités dans ses démonstrations. A chacun de se faire son opinion car, à vrai dire, le monde des intellectuels médiatiques hexagonaux est une étrange jungle de papier ; les librairies sont achalandées d’ouvrages dans lesquels les uns et les autres se critiquent, se jugent et s’accusent dans un capharnaüm de livres qu’il faudrait avoir trois vies devant soi pour recouper et comparer. Pour se faire une opinion complète de Caroline Fourest, il faudrait non seulement lire toute son œuvre, mais également celle de ceux qu’elle critique et de ceux qui la critiquent, elle, de Boniface à Ramadan – je ne connais personnellement nul lecteur ayant fait ce laborieux exercice. Si les hurluberlus chahuteurs n’ont fort probablement jamais lu une ligne de Mme Fourest – on y reviendra – je veux bien parier que c’est également le cas de bon nombre de ses partisans.

Toujours est-il que la meilleure manière de rendre hommage à un intellectuel, c’est de le contester dans les formes démocratiques. Et quoi qu’on pense de ses opinions et de son omniprésence médiatique, il est incontestable que Caroline Fourest est une intellectuelle de valeur qui écrit et défend ses idées avec sérieux, investigation et surtout avec un courage qui force le respect. Elle ne s’est jamais dérobée au débat, et allie le fond et la forme, les idées et le talent pour les exprimer. C’est dire à quel point je me réjouissais de l’entendre débattre avec Hervé Hasquin, dont je suis bien placé pour connaître les positions contre toute forme de racisme et contre tout conformisme intellectuel. Les garanties de contradiction et de courtoisie me paraissaient largement au rendez-vous.

Sur le récit factuel des événements en question, il ne me paraît pas utile de m’appesantir, tant les comptes-rendus détaillés sont nombreux et complets. Mais je vais décrire ce que j’ai vu. J’ai vu une quarantaine de personnes parvenir à mettre en échec une Université par un simple chahut planifié. J’ai vu une organisation universitaire, bien que prévenue, se trouver désarçonnée et dépassée. J’ai vu un public, dans lequel je me range, ne parvenant pas à trouver la juste réaction. Et pire que tout, j’ai assisté au triomphe de la force brute sur le débat démocratique. Il faut avoir été là pour le comprendre et en saisir le frisson : il y avait dans ces cris sans fond quelque chose de l’appel de la meute, de la foule aveugle, celle qui cristallise sa colère et sa frustration vers une cible qu’on lui désigne. C’est cela qui fait froid dans le dos.

Que voulaient les perturbateurs ? Nullement débattre, on l’aura compris. Ils ont empêché Mme Fourest de s’exprimer alors qu’elle venait précisément défendre la thèse selon laquelle le FN prend des oripeaux laïcistes pour maquiller son racisme ; elle a reçu en réponse des « burqa bla bla » en référence à son combat contre Tariq Ramadan. Comme on l’a appris depuis, ce cri ésotérique provient d’un article de Serge Halimi dénonçant le détournement de la loi contre la burqa comme instrumentalisation politique destinée à distraire l’opinion publique des vrais problèmes socio-économiques. Le perturbateur en chef, après avoir scandé ce cri de ralliement, s’est limité à exprimer une colère devant « l’islamophobie de droite comme de gauche » cette dernière étant propagée selon eux par Mme Fourest, et à dénoncer l’absence de véritable débat contradictoire.

Souhail Chichah, je l’ai rencontré une fois, il y a sept ans environ. Un ami commun nous avait présentés lors d’un déjeuner car nous nous intéressions aux mêmes sujets – intégration, racisme, discrimination. J’ai le souvenir net d’un homme brillant, aimable mais débordant de colère. A tel point que, alors que nous ne connaissions pas, le ton est monté en moins de cinq minutes entre nous – ceux qui me connaissent mesureront à quel point c’est un exploit. Et si nous nous sommes quittés en bons termes et guère revus depuis, je n’ai pu qu’observer avec inquiétude ses évolutions dans les débats dans lesquels il s’est engagé depuis lors. Je continue à me poser la question : que veut-il vraiment ? Y a-t-il de la place chez lui pour le doute, la remise en question ? La colère en roue libre indique-t-elle sa voie ? N’est-il pas trop fragile, au fond, pour le chemin qu’il se donne ?

Mais puisque l’homme est intelligent, il faut postuler qu’il y a un fond et tenter d’en parler. Il faut à la vérité de pouvoir le dire : la polarisation que l’on nous sert entre fondamentalistes musulmans et défenseurs de la liberté d’expression est un raccourci tronqué. M. Chichah est athée. Contrairement à ce que certains titres de vidéos et opinions d’internautes suggèrent, je n’ai pas vu d’islamistes et de fondamentalistes, même s’il n’est pas improbable que certains étaient du nombre, tout heureux de s’engouffrer dans la brèche ; j’ai surtout vu des suiveurs recrutés un peu partout se déguiser en fondamentalistes en vue d’un chahut organisé sous la forme d’un jeu de rôle, et cela est bien différent. Sur le coup, à vrai dire, j’ai eu fortement l’impression qu’il n’y avait pas de fond du tout, juste de la colère et de la frustration organisée, alimentée par des « soldats » recrutés par la carence d’une identité en perpétuelle recherche et en colère contre une société qui ne leur donne pas de place. C’est pour ça que le débat ne pouvait que s’interrompre, et non se poursuivre avec les agitateurs. C’est pour ça que le fil des arguments glisse des mains de bonne volonté comme des anguilles. C’est ainsi qu’on vit Guy Haarscher offrir la parole à Souhail Chichah dans ce cadre, c’est-à-dire suite à un coup de force, et ce dernier mépriser cette offre en scandant ses cris, et non en développant des arguments. C’est ainsi qu’on vit Hervé Hasquin alpaguer courageusement ces agitateurs en leur demandant leurs arguments, alors qu’ils n’en avaient aucun à offrir.

A en croire les auteurs, pourtant, il y a une revendication politique: le discours prônant les valeurs laïques de séparation entre Eglise et Etat servirait, en tout ou en partie, à camoufler une haine des musulmans – la référence au débat « burqa », à ce titre, est limpide, tout comme l’est la cible désignée de l’islamophobie. Eh bien chiche, les gars. Creusons un peu.

La question de l’islamophobie est polémique car elle illustre la crise profonde de l’antiracisme. «Islamophobie » suscite d’emblée une réserve de type étymologique. Il constitue pour les uns un signe par le biais duquel les musulmans entendent traduire les discriminations dont ils font l’objet en tant que musulmans, pour les autres un néologisme n’ayant en vue qu’une visée communautariste propre aux intérêts d’une communauté particulière. Il convient naturellement de distinguer deux choses : les discriminations basées sur l’identité religieuse ou philosophique d’une part, et le droit au blasphème, verrou de notre liberté de penser d’autre part. Etablissons par convention, pour éviter tout malentendu, que ce sont les premières, lorsque la religion en cause est l’islam, que nous appellerons islamophobie, et naturellement pas la seconde. Le droit au blasphème, à la critique légitime d’une religion, doit être non seulement garanti mais protégé. La question de la critique du culte musulman, comme celle de tous les autres cultes et mouvement de pensées, ne relève pas du racisme. Il est vital de pouvoir continuer à critiquer toute religion et tout courant de pensée, librement, sans avoir à se faire taxer d’une forme larvée de racisme ou d’une autre. Le débat sur cette question semble être une querelle d’étiquette ; si on admet qu’il puisse exister une discrimination sur base de l’appartenance religieuse, tel l’islam par exemple, qui se distingue de la critique – voire de l’insulte – à l’islam lui-même, un gros progrès de compréhension mutuelle aura été accompli. Parler d’ « islamophobie » ou de « musulmanophobie », est une question de contenant, non de contenu.

Si le mot est parvenu à exister, c’est qu’il correspond à tout le moins à une réalité pour les intéressés. Et ce seul constat doit nous pousser à nous y arrêter. Personne ne peut nier qu’on s’attaque à certaines personnes en raison de leur religion, et que cette discrimination doit être combattue, parce qu’elle relève d’un type de xénophobie, d’une haine de ce qui est étranger. Encore faut-il s’accorder, effectivement, pour considérer que l’islamophobie est exclusivement une affaire de personnes – jamais d’une religion comme telle. Prenons garde toutefois à ne pas verser dans la course à la victimisation. Les groupes humains ont en commun le désir de se voir reconnaître par les autres. Cette reconnaissance passe évidemment par la différenciation avec autrui, mais aussi par la reconnaissance par cet autrui de sa propre souffrance, du tort qui aurait été infligé. Les Juifs continueront à être les premiers à dénoncer l’antisémitisme, et les musulmans l’islamophobie, pour cette raison : le souhait d’être reconnu dans leur souffrance et, par-delà, dans son existence et son droit à cette existence. Cette quête de l’identité et de sa légitimité par la souffrance peut paraître insolite ; mais, en réalité, il n’existe nulle reconnaissance qui ne puisse in fine se définir comme cri. «Je suis discriminé, donc je suis » est un cri qui traverse notre actualité. Il n’est pas illégitime. Mais il doit impérativement être dépassé.

C’est dans ce cadre qu’il faut tenter de comprendre ce que peut désigner l’islamophobie : le fait de subir une discrimination sur base de sa religion, cela existe, certes, mais il faut pouvoir dépasser ce constat de la reconnaissance par la souffrance dont elle est issue. Pour le dire simplement, ce n’est pas parce que des musulmans sont effectivement discriminés en raison de leur religion (ex : un employeur qui refuse d’employer un musulman simplement parce que musulman) qu’il est légitime que tous les particularismes d’une religion s’imposent dans l’espace public. Aucune liberté, absolument aucune, n’est absolue en démocratie ; c’est même la définition de la démocratie libérale que celle de la coexistence des libertés, donc de leur auto-limitation. Il peut être légitime de restreindre les droits d’expression et de culte des individus en raison d’un principe supérieur – l’ordre public, la sécurité, la cohésion sociale. En clair, et sans trop s’étendre là-dessus ici : on peut interdire un foulard ou une burqa quelque part sans être raciste ou islamophobe. Il faut accepter qu’il n’y a pas de combat de civilisation dans toute norme prise par la société « dominante », mais simplement une hiérarchie entre principes. Or le postulat défendu par les agitateurs du 7 février semble être qu’il n’existe pas de motif de limitation des libertés liées à l’islam sans haine des musulmans : une telle position a beau ne pas tenir la route rationnellement, elle peut se forger et se figer dans des esprits constatant une discrimination effective dans la vie de tous les jours, et se renforçant donc dans des émotions de frustration.

Nous aurions donc besoin à ce stade de pédagogues qui expliquent qu’il est tout-à-fait possible de lutter contre la discrimination tout en promouvant la laïcité ; voire que la laïcité est même protectrice par définition des religions. Le problème est que le débat n’atteint pas cette surface parce qu’il n’y a, pour les pourfendeurs de l’islamophobie qui se sont manifestés le 7 février, aucune norme laïque qui ne soit suspecte par définition. Et là est tout le problème du dialogue de sourds dans lequel nous sommes depuis quelques jours : M. Chichah nous propose une position qui réfute par définition toute laïcité puisqu’elle consiste à ne voir en l’autre qu’un ennemi incapable de s’élever à une vision de l’intérêt général et du bien commun. Dans ce cadre, tout débat est naturellement impossible puisque toute position, même universelle, peut se voir comme agressive vis-à-vis de positions particulières, même si elle a pour objectif de faire coexister ces positions dans un espace commun, comme entend le faire la laïcité. En d’autres termes, si tout ce qui est laïc est suspect d’être anti-religieux, on n’est pas sortis de l’auberge car tout ce qui représente notre modernité pourra être vu comme suspect d’une manière ou l’autre. Le problème est que ce carrousel identitaire renforce les craintes de part et d’autre, renforçant ce que je me suis permis de nommer ailleurs le syndrome des agendas cachés. De fait, le débat qui fait fonctionner les identités en vases communicants est insoluble : tant que je ne vois en l’autre que la négation de ma propre existence, je serai porté par la virulence générée par le sentiment d’injustice. En vérité, nous sommes encore dans une lutte des classes d’inspiration marxiste. Les fils d’immigrés ont remplacé les prolétaires, les laïcs blancs bien-pensants ont remplacé les bourgeois. Agitez, faîtes revenir à feu doux, saisissez, servez : succès assuré. C’est toujours la même recette, celle qui vous fait exister par le truchement d’un ennemi qui veut vous annihiler ou vous assimiler. Et elle ne peut s’arrêter que si les acteurs décident par eux-mêmes de s’élever au-dessus de ce jeu de rôle par lequel ils trouvent du sens à leur vie, en se rêvant non les porte-drapeaux d’un combat mais bien les rassembleurs du bien commun.

Et c’est précisément parce qu’il sait que ce débat est insoluble avec de telles prémisses de départ que Souhail Chichah n’a pas voulu débattre. Il a beau jeu de dire que le happening visait à réclamer un vrai débat contradictoire ; chacun aura noté qu’il n’a pas saisi l’occasion que son culot lui avait offerte. Si au lieu de scander son slogan dans ce micro et de se prendre pour Sartre face aux ouvriers de Boulogne-Billancourt, il avait demandé le calme et proposé de s’inclure au débat, il aurait eu gain de cause ; il avait déjà conquis le porte-voix du guérillero. Il ne l’a pas fait parce que, ce soir-là, il ne voulait pas débattre. Pas fou : face à une Fourest qui croise le fer avec du Ramadan ou du Zemmour au petit déjeuner, sa pensée-slogan en vase clos se serait faite « éparpiller façon puzzle », et il le sait. Le repli paranoïaque est hermétique à l’idée qu’un vivre-ensemble laïc puisse être non-agressif vis-à-vis du religieux – car il lui faut un ennemi, toujours. Et donc il est essentiel de délégitimer son adversaire, de montrer qu’il (elle en l’occurence) est à la solde d’intérêts particuliers. Cette conception ne peut donc accepter le jeu du débat contradictoire, et se retrouve forcée d’utiliser le rapport de force. Il est donc légitime, dans cette vision, de ne pas respecter son adversaire et de le priver de parole. Souhail Chichah a souhaité en toute conscience jouer au martyre. Il savait qu’il s’exposait à une sanction de sa hiérarchie, et on peut même se demander si ce n’est pas ce qu’il recherche : s’immoler au nom d’une nouvelle lutte contre le racisme, comment résister à une telle tentation messianique de donner du sens à son existence ?

Et pourtant, cher Souhail, ce qui est le plus dur à admettre pour moi, ce que je trouve le plus dommage dans cette histoire lamentable, c’est que tu avais le profil d’un rassembleur dans ce monde complexe. Il y a tant à faire ici pour rassembler les cultures, faire connaître les mondes des uns et des autres, forcer le mélange, lutter réellement contre le racisme et contre les replis identitaires… Quel gâchis. Toi qui aurais pu construire des ponts, tu n’auras réussi qu’à ériger de nouveaux murs d’incompréhension entre des mondes qui se replient sur eux-mêmes. Je te plains. Un jour ou l’autre, bien après que ton quart d’heure de célébrité sacrificielle sera terminé et que les projecteurs t’auront délaissé, ta lucidité te rattrapera, et le poids de cette vocation manquée et de ses dégâts collatéraux te retombera sur les épaules.

Ce poids sera écrasant.

Source : Le blog de françois De Smet